12 juillet 2019

Journal de ma francophonie #14 – Montréal + Ventabren (Provence)


Jeudi 1er juin 2017 – Montréal + Ventabren (France)
Ce journal ne veut pas finir. J’ai reçu une réponse de mes correspondants français, concernant la francophonie. Je la recopie ici:
«LA FRANCOPHONIE
Au début, nous n’étions pas intéressés par ce sujet. Pour tout vous dire, en fait nous ne savions pas de quoi il s’agissait. Ce n’est pas dans nos programmes à l’école et nous n’en parlons pas à la maison. Alors nous avons fait des recherches et cela nous a passionnés.
Grâce à vous nous avons découvert un nouveau mot et ce que ça représente.
Maintenant nous trouvons que c’est très important.
Pouvoir échanger avec les autres pays sur tous les continents. Pouvoir aider à développer les écoles et à respecter l’environnement. Faire des rencontres  à travers les livres, la musique, la danse, le sport.
Nous sommes fiers de partager nos valeurs.
« Liberté, égalité et fraternité »
C’est toute la richesse de notre langue et de notre culture et nous n’en avions même pas conscience. Maintenant c’est promis nous fêterons la francophonie.
Nous aimons la francophonie. 
D’ailleurs, sans le savoir, nous avons participé à la francophonie. Tout au long de l’année, nous avons réalisé une correspondance avec des écoliers burkinabés. Ils habitent à Tanlili, un village de la brousse au nord de Ouagadougou. Village où notre maîtresse met en place des parrainages pour aider les jeunes dans leurs études. Leurs lettres étaient très belles. On a découvert leur façon de vivre et ce n’est pas facile. Ils étaient très contents de recevoir nos dessins et nos jeux. Nous attendons avec impatience leurs réponses. 
Nous sommes contents de les voir heureux.»
Cette réponse me ravit. Ils ont découvert la francophonie, alors qu’elle n’est pas au programme. Ils y ont même participé sans le savoir!
Prendre conscience d’un mouvement permet sûrement d’y contribuer avec encore plus d’efficacité et de foi.
Ma correspondance avec la classe de Mme Adville, à Ventabren, se conclut d’autant mieux que j’apprends aujourd’hui que notre Voleur des Sandwichs a remporté le Prix des Incorruptibles, en France, avec 49 309 voix sur 110 672 votes. Soit environ 45 % de votants qui nous ont choisis. C’est formidable. 
La littérature jeunesse québécoise aussi populaire en France, c’est une autre preuve de la vitalité de cette fameuse francophonie, non ?

10 juillet 2019

Journal de ma francophonie #13 – Mandeville + école élémentaire Rawdon


23 mai 2017 – Mandeville – en guise de conclusion
Ma virée francophone s’achève. Qu’en reste-t-il ?
En relisant mon introduction, je la trouve bien ambitieuse. «Notre langue est-elle menacée ou a-t-elle encore de beaux jours devant elle?» Bien sûr, je n’ai pas trouvé la réponse à ma question, mais j’en ai découvert des éléments qui m’ont étonné, voire encouragé. En Ontario comme au Yukon, les acteurs de la francophonie — les militant.es devrais-je dire — se donnent les moyens de faire vivre la langue. Ils savent que cela passe par l’éducation et ils se battent pour ça. Ils sont aidés, subventionnés. Leur détermination est inébranlable. Ils luttent pour la survie de leur culture, pour que leurs petits-enfants parlent la même langue qu’eux. Le combat sera-t-il victorieux ? On a le droit d’être pessimiste, tant que le fait anglophone domine, gagne du terrain. Mais en visitant Whitehorse où les classes d’immersion se multiplient, où les francophones du monde entier rappliquent et s’installent, j’ai senti l’espoir renaitre. Bien sûr, le français reste isolé, dans son coin, à 5500 km de Montréal, à 2000 km d’Edmonton.
Au Québec, on se sent moins menacés, mais on reste sur nos gardes. La question linguistique est sur beaucoup de lèvres. La lutte demeure politique, acharnée, essentielle.
En Suisse comme en France, on en dans la culture avant toute chose. La notion de francophonie reste abstraite, elle n’intéresse que moyennement.
Au-delà des statistiques plates, je retiens surtout de mon formidable périple, une incroyable énergie, un plaisir à lire et à écrire en français. J’ai rencontré des enseignant.e.s, des organisateurs et des bibliothécaires passionnants, à l’énergie communicative. J’ai souvent été ému par un progrès, un accent, un nouveau mot appris ou partagé. Qui a dit que c’est dans les petits combats qu’on gagne les grandes victoires ? Sûrement pas Napoléon. Tant qu’il y aura des Danielle Bonneau, des Sandra Saint-Laurent, des Eugenia Doval, des Violaine Boels, des Philippe Porée-Kurrer et tant d’autres, les jeunes lecteurs et lectrices auront des livres francophones à se mettre sous les lunettes, des histoires à écrire, des écrivains à rencontrer.
Alors, oui, le français est une langue bien vivante, au Québec et ailleurs. Mais le moindre relâchement entraînera son recul.
En attendant, je range mes valises. J’ai donné tous mes livres lors de mes tournées. Je suis de retour au chalet, où je passerai l’été à écrire. 
 Pendant que je conclus ce texte, un courriel entre dans ma boîte. Je viens de recevoir le PDF du recueil des textes écrits à Verner et North Bay. Un vrai livre, mis en page, illustré, révisé. Les écrivains en herbe vont ainsi pouvoir trouver leur lectorat francophone. Ils garderont aussi une trace de leur écriture, une fierté. Tout est dans tout.

Jeudi 25 mai 2017 – École élémentaire Rawdon
Ultimes animations dans une école primaire anglophone dans la région de Lanaudière. C’est une visite tardive dans la saison, mais le Community Development Technician m’a expliqué qu’il y avait eu un «surplus de fonds avec le programme Culture à l'École». Voilà qui est étonnant, en plus de rencontrer des classes d’un Community Learning Center. Juste avant d’arriver, un énorme trou a englouti la route, à deux pas de ma destination. Les pluies abondantes des derniers mois en seraient responsables. Faut-il y voir là une métaphore de l’état de notre langue au Québec ? Serons-nous bientôt à notre tour avalé par un gigantesque glissement de terrain linguistique ?
À ma grande surprise, je débarque dans une école publique appartenant à la commission scolaire Sir-Wilfrid-Laurier (Sir Wilfrid Laurier school board). 
Dans mon esprit d’habitant du Plateau Mont-Royal, les anglophones se tiennent juste à l’ouest de Montréal et en Estrie. Dans les couloirs, des panneaux présentent des travaux effectués à partir de mes livres. Les classes sont visiblement très bien préparées – on sait qui je suis et ce que j’ai écrit.
Je rencontre des élèves de 4e, 5e et 6e années qui sont tous parfaitement bilingues, s’expriment avec aisance en français, certains avec un vocabulaire très soigné. Ça se passe plutôt bien. Et la même question revient, posée à l’envers: où trouver mes livres ? J’explique le piège des ressemblances entre librairie et library. La plus proche se trouve à Joliette, à 45 km de là. La professeure m’explique qu’ils n’y vont jamais, d’autant moins qu’il s’agit d’une librairie francophone…
Je repars en effectuant un grand détour pour éviter le glissement de terrain. J’ai la francophonie qui me sourit aujourd’hui.
 
À suivre : un dernier épisode franco-français
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08 juillet 2019

Journal de ma francophonie #12 – Ventabren (France) + Festival des arbres (Toronto)

Mardi 16 mai – Ventabren, près d’Aix-en-Provence  
Je ne suis pas en France, mais je tiens une correspondance avec une classe de primaire dans le cadre du prix Les Incorruptibles, auquel participe Le Voleur de sandwichs. Ils me posent des questions à distance, auxquelles je réponds. Les premières demandes étaient classiques: pourquoi j’écris, depuis quand… 
Aujourd’hui, ils me demandent si tout le monde parle français au Canada. Je mesure la distance qui nous sépare. Je leur explique nos deux langues officielles et le statut particulier du Québec. Je leur demande si, eux, se sentent francophones. Je suis curieux de leur réponse.

Mercredi 17 mai – Festival des arbres – Toronto
Je suis invité, comme une quinzaine d’autres auteurs au Festival des arbres organisé par l’Association des bibliothèques de l’Ontario (ABO). Notre album Aux toilettes y est finaliste pour le prix Peuplier qui sera remis demain avec deux autres. C’est ma première visite pour cette manifestation et je suis impressionné par les moyens mis en place: avion, hôtel…
Mireille Messier, seule auteur torontoise francophone en lice, a organisé un souper avec les auteur.e.s – les femmes sont très largement majoritaires. Nous venons surtout du Québec, mais aussi des maritimes, de la Saskatchewan et de l’Ontario. La francophonie canadienne est réunie dans la capitale ontarienne. Nous nous retrouvons donc avec plaisir au restaurant Le Papillon. L’ambiance est bonne, nous sommes heureux de nous connaître, de nous découvrir, d’échanger. 
On jase du métier, des éditeurs, des rencontres dans les écoles. Les écrivains jeunesse font beaucoup d’animations. Nos expériences semblent similaires. Une bibliothécaire à notre table – Eugenia Doval – nous parle de son travail, des moyens à sa disposition. Nous comparons avec l’état lamentable des bibliothèques en milieu scolaire au Québec, de l’absence de moyens et de bibliothécaires. Comment donner le goût de lire à des élèves qui n’ont accès qu’à des bibliothèques désertes, froides, poussiéreuses, inanimées ? On rêve de cloner Eugenia.
Elle nous partage ses expériences, nous explique l’importance capitale de lire des histoires aux enfants, quel que soit leur âge. L’idée de faire lire des livres aux plus jeunes par les plus âgés me semble excellente.
Le souper est stimulant, joyeux. On rentre à pied jusqu’à l’hôtel. Je discute avec Jacques Goldstyn. Il me raconte son prochain livre. C’est un bon moment.
Une soirée stimulante et constructive au cœur de la grande cité anglophone.

Jeudi 18 mai – Festival des arbres – Toronto
Je finis mon journal en beauté, car Aux Toilettes a remporté le Prix Peuplier. L’organisation de la journée est impeccable, avec près de 2000 jeunes francophones venus célébrer le livre en français. La veille, ils étaient 5000 anglophones pour The Forest of Reading. Cet évènement est mis en place par l’Association des Bibliothèques d’Ontario (OLA) depuis 2012 à travers toute la province.
La différence d’achalandage entre les deux volets est en fait un bonne nouvelle, car la version franco a doublé depuis l’an passé. À l’origine, le festival n’existait qu’en anglais. Le Festival des arbres est une véritable fête conçue pour et par les enfants. Ceux-ci sont impliqués à chaque étape: conférence, dédicaces, remises de prix, dessins des prix, présentation des auteurs sur scène. On sent la volonté de célébrer les écrivains et les illustrateurs. Mes collègues et moi, nous nous sentons comme des rock-stars — applaudis, félicités, photographiés. Les files s’allongent pour nous demander des autographes et des selfies. On rêve debout, là.
Ce festival grossit chaque année et le volet francophone est impressionnant. Il n’existe rien de comparable au Québec, où le livre jeunesse est célébré à travers une série d’évènements de moindre envergure: Prix des libraires jeunesse, Livromagie, Festival TD… La comparaison est inutile, il faut surtout retenir l’action conjuguée des bibliothèques publiques et scolaires, avec un travail énorme, passionné et intelligent effectué par ces dernières. Les jeunes doivent lire au moins trois des dix livres finalistes pour pouvoir voter dans une catégorie. Et ça marche ! Ils viennent me voir et me parlent spontanément d’Aux Toilettes pour me donner leurs commentaires. Les professeurs sont enthousiastes. La lecture devient plaisir et la langue s’apprend dans la joie. On jase et on lit beaucoup en français à Toronto. Il y a donc de l’espoir.
À suivre...






06 juillet 2019

Journal de ma francophonie #11 – Whitehorse (Yukon)

Lundi 1er mai 2017 – École Holy Family — Whitehorse, Yukon.
Je commence aujourd’hui une semaine d’ateliers dans les écoles primaires et secondaires francophones de Whitehorse. C’est ma première visite en territoire du Yukon, qui est, après le Québec et le Nouveau-Brunswick, le 3e territoire ou province pour le nombre de francophones. Bien sûr, la population globale de 38 000 habitants relativise le nombre de locuteurs de la langue de Miron, mais ça reste un fait notable.
La communauté francophone est très active: un hebdomadaire, L’Aurore boréale et Ici Yukon pour Radio-Canada qui diffuse des émissions en français.
Ce matin, à 5h, réveil brutal causé par un tremblement de terre. Ça recommence à trembler à 7h30. Le centre-ville reste coupé d’électricité pendant 90 minutes. On est peu de choses, dans toutes les langues.
L’école Holy Family est anglophone avec un programme de français intensif. Je rencontre des classes de 5e, 6e et 7e années. Les élèves ont lu Le Voleur de sandwichs en classe, ou plutôt, c’est leur enseignante qui leur a lu. Leur compréhension de mon accent et de mes expressions n’est pas aisée. La professeure reformule souvent mes questions comme mes réponses aux leurs. Ça demande de l’attention et beaucoup d’énergie. 
Danielle Bonneau, agente des partenariats culturels, Programmes de français, au Département de l’Éducation du Yukon, coordonne toute ma semaine. Elle est Québécoise, vit ici avec son mari Jean-Marc et leurs deux fils depuis douze ans. Ils adorent la vie yukonnaise. Ils sont chez eux à Whitehorse, très impliqués et actifs. Elle m’explique que mon intervention dans cette école est importante, car elle permet de mettre des élèves qui apprennent le français avec un écrivain qui l’écrit. Même s’ils me comprennent mal, ils me comprennent quand même. C’est ainsi que la francophonie survit, voire se développe. Ce qui semble le cas en ville. D’après cet article du Devoir [1]datant du 24 juillet 2013, «Plus il y a de services en français donc, plus la communauté francophone du Yukon grandit et compte de nouveaux arrivants. En 2011, 4,8 % de la population du Yukon disait avoir le français comme langue maternelle. Au total, 4510 personnes parlent français, soit 13 % de la population yukonnaise. « Le Yukon a donc le plus fort pourcentage de francophones et de personnes qui peuvent soutenir une conversation en français dans l’ensemble de la francophonie minoritaire canadienne après le Nouveau-Brunswick », constate Nancy Power, directrice des communications de l’Association franco-yukonnaise.»
Au café Baked sur Main street, où j’écris ces lignes, ça parle beaucoup en français. Je suis à 5500 km de Montréal et cette vitalité me surprend autant qu’elle me ravit.
Je lis l’essai La langue affranchie, se raccommoder avec l’évolution linguistique de la même Anne-Marie Beaudoin-Bégin citée précédemment. Son discours me plaît, car elle y défend un français vivant, créatif, moderne. C’est pour elle la seule issue pour le protéger face à l’anglais. Pour ne pas écœurer les jeunes avec le mauvais français et ses fautes, on devrait se permettre plus de folie, de liberté. Cessons de nous accrocher à une langue figée et trop compliquée. Osons autant que les anglophones le font.
La lire à Whitehorse est un vrai paradoxe. Nous ne sommes vraiment pas ici dans la même problématique québécoise. On trouve ici des Français, des Marocains, des Québécois, des Manitobains…
Mardi 2 mai 2017 – Club de lecture Les p’tits yeux pointus – Whitehorse
Apprenant ma venue en ville par l’hebdomadaire francophone, Sandra St-Laurent m’a invité à participer à son club de lecture pour tout petits. Après une grosse journée de sept animations à l’école Émily Tremblay, je me retrouve à la bibliothèque de Whitehorse. Il y a là six mamans et une douzaine d’enfants entre quatre et huit ans. Ils ont lu Aux toilettes ou Le voleur de sandwichs. Ils viennent surtout du Québec, mais une mère est Belge. On fait un pique-nique et je lis mon album, puis on participe à un jeu et je réponds aux questions des enfants.
C’est ce type d’activité qui donne du tonus à la francophonie. Après le secondaire, ces enfants iront à l’université à Vancouver, en anglais. En dehors de chez eux, toutes leurs activités sont en anglais, sauf la piscine pour des raisons de sécurité. Sandra nous explique qu’elle s’est battue pour ça. Son dynamisme est communicatif. Elle travaille à l’association franco-yukonnaise, visiblement très active, et participe à un autre club de lecture adulte, que je rencontrerai jeudi. Les enfants échangent facilement avec leurs amis francophones, ils donnent leur point de vue sur les livres. Je suis leur premier auteur rencontré en chair et en os. Ils sont ravis, moi aussi.
Le français semble vivre un état de grâce au Yukon.
Vendredi 5 mai – école F.H. Collins – Whitehorse
Ma semaine yukonnaise s’achève dans une école secondaire. Les élèves sont peu nombreux dans chaque groupe, mais les échanges prennent de la hauteur. Après cette journée, nous faisons la tournée des vernissages dans trois galeries, en compagnie d’enseignantes. La réflexion de l’une d’elles me fait penser à d’autres situations que j’ai connues. «Ici, tout est à deux heures d’avion ou deux jours de voiture.» L’isolement reste la meilleure manière de se préserver de l’influence d’une autre langue. Le même phénomène s’observe à Hearts et à Verner, en Ontario. Pour vivre heureux, vivons cachés ? Ce n’est pas la solution, bien sûr, mais le protectionnisme fonctionne à sa manière.
Ma venue m’a valu une pleine page dans l’hebdomadaire francophone L’Aurore Boréale et trois entrevues à Radio-Canada, dont une en anglais. L’éloignement comme la rareté sont source d’exposition.

Prochain épisode : la France et Toronto…


[1] http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/383600/le-yukon-d-hier-et-d-aujourd-hui-une-etonnante-vitalite-francophone

04 juillet 2019

Journal de ma francophonie #10 – École Selwyn House (Westmount) + collège Durocher + Bibliothèque de L’Île Bizard


Jeudi 13 avril 2017 – École primaire Selwyn House – Westmount
On m’a invité pour lire la fin du Voleur de sandwichs devant toute l’école réunie dans la cafétéria. De ma maternelle à la 6e année, ils arrivent en rang et en silence, polis. Ils s’assoient par terre. Je me lance, plus impressionné qu’eux/elles. Après la lecture, les questions. Selwyn House est une école anglophone, mais ils parlent tous le français. Mon intervention s’inscrit dans le cadre du Franco Party.
À la réception, je ramasse le journal SHS Weekly, qui titre: Pourquoi la semaine de la francophonie ? Bonne question. À l’intérieur, les réponses sont intéressantes. «Pour partager notre amour pour la culture francophone» écrit Mme Arsenault, enseignante de français. Un peu plus loin, un article signé Kyle Hassig nous présente Les avantages de la langue française. Tout d’abord, les jobs: «Savoir le français peut amener d’innombrables nouvelles offres de compagnies françaises en recherche d’employés.» Ensuite, la culture: «C’est la langue universelle de la danse, de l’architecture, et de la cuisine. Pour ceux qui veulent se lancer dans les arts, savoir parler français est un atout sans prix.» Enfin, le tourisme: «Connaître la langue française a la capacité de rendre les voyages dans des pays francophones bien plus agréables.»
J’apprends, je note. L’enseignant qui m’a invité m’explique qu’il a réussi à convaincre toute l’école à lire notre livre grâce à l’existence de la version américaine: The sandwich Thief. Sans elle, je n’aurais pas pu me prendre pour une vedette de la littérature, micro en main pendant une heure, devant 250 jeunes Anglos en uniforme.


Mardi 18 avril 2017 – Collège Durocher – Saint-Lambert
Je viens de finir ma 5e journée dans ce collège. À raison de trois animations par jour, c’est trop pour moi. En rentrant, j’écoute Radio-Canada. C’est justement le moment de la capsule linguistique de Guy Bertrand. Aujourd’hui, il est question des termes nettoyeur, teinturier et pressing. Le «premier conseiller linguistique à Radio-Canada» explique les différents usages en France et au Québec, pour conclure que nettoyeur est un «régionalisme de bon aloi». En arrivant chez moi, je vérifie la définition de cette expression dans mon dictionnaire Antidote. «De bon aloi: Qui est accepté, qui est permis, qui convient.» On tolère donc ici ce régionalisme, alors qu’on ne définit pas teinturier comme un archaïsme de France.

Mardi 25 avril 2017 – Bibliothèque de L’Île Bizard
Je donne une animation dans le cadre du festival Metropolis Bleu. Ce matin, je rencontre des élèves de 2e année de primaire. L’un d’eux me pose une question qui revient souvent:
— Où est-ce qu’on peut trouver vos livres ?
La majorité des enfants n’a jamais été dans une librairie. Ils ne fréquentent souvent des bibliothèques que lorsque leur prof les y emmène. D’où viennent les livres ? Est-ce que je peux leur en vendre moi-même ? Non.
Comme d’habitude, j’explique donc simplement au garçon qu’il trouvera mes livres à la bibliothèque ou dans une librairie proche de chez lui. Mais cette fois-ci, le travail sera plus ardu encore, parce qu’il relève la main:
— C’est quoi une librairie ?
Léger découragement.

Prochaine étape : Whitehorse (Yukon) !!!

25 juin 2019

Journal de ma francophonie #9 – Collège Durocher (Saint-Lambert)


Lundi 27 mars 2017 – Collège Durocher – St-Lambert
Je suis invité dans ce collège privé depuis trois ans pour y présenter ma trilogie de science-fiction pour adolescents : Les Voleurs. Je rencontre toutes les classes de secondaire 1: 14 au total, en cinq jours. Dans le premier groupe, je remarque qu’ils lisent tous et toutes, de gros bouquins. Je m’approche d’une élève qui transporte un roman particulièrement volumineux: un ouvrage de Stephen King… en anglais. Le professeur m’explique que le nombre d’anglophones qui viennent étudier en français augmente sans cesse. Ce qui semble une bonne nouvelle pour la francophonie. Tous les élèves peuvent étudier en français au Québec. C’est pour étudier en anglais que ça devient compliqué, en vertu de la loi 101. L’enseignant m’apprend aussi que de plus en plus de jeunes parlent anglais à l’école, au détriment du français, justement.
Le danger guette sans cesse. Combien de générations cela prendrait-il pour que Saint-Lambert devienne anglophone? Sûrement pas plus que trois.
Je continue ma présentation et, comme d’habitude, les élèves ignorent ce qu’est une utopie. Quelle tristesse de penser qu’un des plus beaux mots de notre langue leur est inconnu. Mais il y a tant de choses qu’ils ignorent. Edward Snowden? Un élève sur 34 en a entendu parler. Ils ne lisent pas les journaux. Ne s’intéressent pas à la politique. Pourtant, ils semblent curieux, allumés, ouverts. Mais leur culture tourne en rond. Ce pourrait-il que leurs parents ne discutent jamais de l’actualité devant eux? Ça en a l’air.
Je me souviens d’un professeur d’histoire au lycée, qui nous faisait étudier les socialistes utopiques: Saint-Simon, Fourrier et ses phalanstères… Bien sûr, rien n'est comparable. Aujourd’hui, on envisage plutôt d’instaurer des cours d’économie personnelle dans les collèges. C’est triste et symptomatique de notre époque. Au diable les utopies, place aux REER!

Mardi 28 mars 2017 – Collège Durocher – St-Lambert
Je fais mes présentations dans la salle de lecture de la bibliothèque du pavillon des 1ères et 2èmes secondaires. C’est un lieu superbe, avec des boiseries, un plancher verni, de grandes fenêtres. Lorsque j’arrive le matin, des dizaines d’élèves sont installés pour lire. Ils prennent vite des livres quand la cloche sonne. Trois bibliothécaires travaillent ici à plein temps. Une moyenne de 2000 livres est empruntée chaque mois, autant par des garçons que par des filles. À chaque récréation, l’espace se remplit. Les lecteurs et les lectrices fourmillent et c’est beau à observer. On ne peut que se réjouir de cette passion livresque.
Quel contraste saisissant avec la bibliothèque du collège Jeanne-Mance, quasi à l’abandon faute de moyens et de personnel. Un déséquilibre désolant entre les écoles publiques et privées, qui sont subventionnées à 75 % par nos impôts. Cherchez l’erreur.


Un peu plus tard, au sujet de la langue que nous parlons au Québec, une élève parle de franglais. Elle explique que nous parlons un mauvais français bourré d’expressions incorrectes et qu’on emploie un bon français en France, mais pas ici. Je la corrige, car je ne suis vraiment pas d’accord. Le français employé au Québec est tout aussi valable que celui qu’on parle dans l’Hexagone.
Ça me rappelle l’essai de l’Insolente linguiste (c’est elle qui se surnomme ainsi) Anne-Marie Beaudoin-Bégin: La langue rapaillée, Pour combattre l’insécurité linguistique des Québécois. Elle s’y insurge contre la norme des dictionnaires français de France qui classent certains termes comme régionalisme, voire barbarisme, parce qu’on ne les utilise pas à Paris. Le français vit partout autour du globe. Il s’y est développé des particularismes qui sont autant de richesse, et non le contraire.

À suivre...
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22 juin 2019

Journal de ma francophonie #8 – La bataille des livres (Suisse)


Lundi 10 mars 2017 – Sion, Valais, Suisse – La Bataille des livres
Je suis arrivé à Genève dimanche soir, invité à la Bataille des livres qui se déroule dans toute la Suisse romande durant une semaine. J’y ai retrouvé 18 auteurs de la francophonie: Français, Belges et Suisses. Je suis le représentant québécois.
L’organisation fête ses 20 bougies et tout est huilé. L’accueil est formidable et les auteurs ou illustrateurs présents sont enthousiastes. Certains en sont à leur 5e participation.
Lundi, journée occupée par trois animations à Genève et Satigny. Les élèves sont charmants. Ils ont bien été préparés, ils ont lu le Voleur de sandwichs. Un groupe m’accueille avec des affiches de sandwichs et un énorme gâteau en forme de hamburger. Je roule toute la journée avec Zita, originaire du Valais. Elle est enseignante à la retraite, bénévole depuis longtemps dans cet événement.
Et la francophonie là-dedans? Les Suisses romands sont minoritaires en Suisse, mais la communauté est très vivante et active. La majorité alémanique ne menace pas la langue française, semble-t-il. On est vraiment en présence de deux cultures qui vivent ensemble depuis longtemps, en harmonie.
À Genève, deux classes très multiculturelles, où l’intégration semble aller de soi.
Mes collègues de tournée sont heureux de se trouver là. On échange dans la voiture, au restaurant. On ne nous laisse jamais seuls.
Une vision de la francophonie totalement inédite pour moi.
Un comité sélectionne une trentaine de livres selon 4 niveaux, qu’il propose aux écoles. Les élèves lisent tout ce qu’ils peuvent, puis votent pour leur préféré. Les échanges en classes sont classiques, les questions sans surprise, mais j’ai senti l’intérêt des jeunes, l’enthousiasme des enseignants.
Le français n’est pas mort de ce côté-ci des Alpes.
Se battre avec des livres, quelle drôle d’idée! Le concept a été importé du Québec, il y a 20 ans. Le nom prête encore à discussion, mais il demeure. On ne se jette aucun bouquin à la face; on en discute plutôt. C’est une bataille douce, un échange de mots plutôt que de maux.
Mardi 21 mars – St-Maurice, Valais, Suisse.
Les rencontres avec les élèves suisses se passent vraiment très bien. Ils ont préparé des questions, un gâteau (c’est aujourd’hui mon anniversaire), des dessins, des affiches. Ils avaient même écrit des fins imaginaires à mon album LeNoël blanc de Chloé et organisé un jeu sous forme d’énigme. Ils ont lu plusieurs de mes livres. Ils sont curieux aussi. Très polis également, me serrant spontanément la main pour me saluer.
Les bénévoles qui nous véhiculent sont adorables. Tout est payé, repas compris. À midi, fondue avec les professeurs à Bramois.
On a aussi le temps de discuter avec les autres auteurs. Au déjeuneur, au dîner, au souper, en voiture. La réalité des écrivains jeunesse en France, en Belgique et au Québec semble assez proche. Plusieurs font beaucoup d’animations comme moi. Certains ont un emploi à plein ou mi-temps: gardien de résidence pour personnes âgées, sismologue… On s’échange des impressions, bonnes et mauvaises, sur les éditeurs. L’ambiance est franchement fraternelle et amicale. Je ne sens aucune compétition. Ne connaissant personne, je découvre, je partage. C’est stimulant. J’ai ce sentiment d’appartenir à une vaste famille internationale. La francophonie prend le visage de ces hommes et femmes, très différents, amusants, jamais prétentieux.
Elle devient tangible, palpable et humaine.
Vendredi 24 mars – Genève
La tournée se termine avec une classe de 7H totalement enthousiaste. J’ai encore l’impression d’être une rock star lorsque je signe des autographes. Encore là, les élèves ont lu, étudié, préparé la rencontre. L’enseignante a bien travaillé et tout le monde est heureux. Si ça pouvait toujours être comme ça! On dîne avec deux professeures, qui m’invitent. Pas de reçu, pas de remboursement en vue. Elles paient de leur poche, avec un grand sourire. Cela fut ainsi les cinq jours. J’apprécie grandement. Mes accompagnatrices me répètent que c’est normal.
La même question revient: «Où trouve-t-on vos livres?» Le Voleur de sandwichs des éditions La Pastèque est très bien distribué en Europe francophone. On peut aussi acheter Le Noël blanc de Chloé, publié chez Grasset Jeunesse, et On aurait dit republié chez Le Seuil jeunesse. Pour les autres, les professeurs ont tenté leur chance sur Amazon ou à la Fnac, mais les délais de livraison de plusieurs semaines lesont découragés — quand les livres sont disponibles.
La francophonie littéraire est ainsi, cloisonnée. Le protectionnisme français nuit au Québec. Seule évolution: une enseignante dont les élèves sont de grands lecteurs a décidé d’acheter la version numérique des Voleurs de mémoire et le lit en classe à ses lecteurs. Ils adorent ça.
La technologie était très peu présente dans les classes que j’ai visitées. Pas de tablettes en vue. Les élèves travaillent et lisent de manière classique, avec du papier, et ça fonctionne à merveille.

En discutant, je découvre le système suisse et ses quatre langues officielles: français, allemand, italien et romanche. Cette dernière serait en train de disparaître avec ses locuteurs vieillissants. Le cas de l’allemand est intéressant, car les Romands l’apprennent à l’école, mais cette langue n’est pas vraiment pratiquée en Suisse allemande où, selon son comté, on utilise un dialecte alémanique souvent incompréhensible par les habitants de la vallée suivante. La langue dominante est donc une langue d’usage sans avoir un réel pouvoir. La francophonie côté Suisse semble avoir de beaux jours devant elle.

Prochain épisode : retour au Québec avec le collège Durocher

19 juin 2019

Journal de ma francophonie #7 – North Bay et Verner + école Jeanne Mance de Montréal


6 et 7 février – North Bay et Verner
Mes 6es et dernières visites se sont presque bien passées. À North Bay, les élèves ont corrigé selon mes commentaires et ensuite, on a pris les temps de lire chaque nouvelle devant toute la classe. Écoute attentive des 4 textes. Le temps file et j’ai à peine le temps de leur demander si la francophonie est importante pour eux. Deux réponses avant la cloche: «Oui, pour avoir un meilleur emploi», et «Oui, car je ne parle pas anglais.» J’aurais aimé avoir le temps d’approfondir… Combien parlent en français chez eux? La majorité, mais pas l’unanimité.
À Verner, le mauvais temps a fait annuler le ramassage scolaire. Faute d’autobus, il n’y avait que trois gars en classe. On a corrigé ensemble, mais ça manquait de motivation. Heureusement que la professeure avait travaillé avec eux avant ma visite.
Au final, je repars avec 7 nouvelles qui vont de 750 à presque 2000 mots. L’étape de la correction aura été la plus laborieuse. Les mini-tablettes n’ont pas aidé, mais pour des élèves de 7e et 8e années, le niveau est loin d’être bon.
Pourtant, je suis sûr que mon travail aura servi – très modestement.

Mercredi 22 février – école Jeanne-Mance — Montréal
Je viens dans ce collège pour rencontrer une classe de secondaire 2 qui doit réaliser un projet de cinéma, adapté de mon roman Où est Agota? C’est ma première animation ici, alors que j’habite à 10 minutes. Lorsque nos enfants étaient jeunes, Jeanne-Mance avait une réputation de collège tough, dans un quartier défavorisé. En conséquence, un grand nombre de parents (dont je fais partie) a envoyé ses enfants dans des collèges privés montréalais. Au Québec, le système mis en place depuis longtemps fait en sorte qu’un tiers des élèves va suivre son secondaire au privé. C’est dramatique pour le service public.
Ce jour-là, bêtement, je m’attends à découvrir un groupe d’adolescents agités et c’est tout le contraire qui se produit. Ils ont commencé à lire mon livre. Ils sont très attentifs, posent plein de questions. Bref, une très chouette rencontre.
À la fin, il arrive se moment magique qui parfois se produit. Un ou deux élèves attendent que les autres soient partis pour venir me parler. C’est à cet instant privilégié qu’on m’avoue être en train d’écrire des poèmes ou un roman, qu’on me demande des trucs pointus. L’élève qui se présente me pose une question précise sur mon livre, puis m’explique qu’il l’a lu d’une traite, en deux jours. Velours pour l’auteur qui a mis deux ans et demi à écrire ce roman.
Je dois revenir en avril, lorsqu’ils auront écrit deux scènes adaptées de mon histoire. J’ai très hâte de découvrir ça.

Prochaine étape : la Suisse !

15 juin 2019

Journal de ma francophonie #6 – Nord Ontario + Montréal


23 et 24 janvier 2017 – Nord Ontario
L’avion qui me ramène de North Bay à Toronto n’est comme souvent occupé que par une douzaine de voyageurs. Je songe à tout ce que cela coûte de m’envoyer là pour passer quelques heures avec des élèves qui ne se doutent évidemment pas de l’investissement que mes visites représentent.
Hier à North Bay, nous avons commencé la correction des textes et le contraste avec ce que j’ai vécu la semaine précédente au Québec m’a frappé de plein fouet. Je suis avec des Franco-ontariens. Nombre d’entre eux parlent anglais à la maison. Leur professeure me dit qu’ils perdront leur culture si ça continue ainsi. Que faire d’autre que de résister et de parler, de lire et d’écrire en français? Résistance vaine ou salutaire? À voir leurs écrits, mon optimisme habituel bat de l’aile.
Ce matin, sur la route 17 qui me menait à Verner, j’écoutais La Matin du Nord, l’émission de Radio-Canada. Je mesure son importance capitale. Les informations locales en culture, politique, économie et sports sont essentielles à la communauté francophone du nord de l’Ontario. J’écoute des groupes du coin. Quand on repasse aux nouvelles nationales qui indiquent du mauvais temps à Montréal, je me mets à la place des habitants de Verner qui doivent écouter cela avec distance. Au retour de l’émission, la présentatrice ne manque pas de lancer une petite pique, soulignant gentiment que le Québec n’a pas le monopole des tempêtes de verglas.
Coincée au milieu d’une plaine, Verner a préservé sa culture francophone. Alors oui, ma venue ici sert à quelque chose. C’est une goutte d’eau dans un océan anglophone, mais elle joue son rôle. Mon optimisme se ragaillardit.

Lundi 30 janvier 2017 – Montréal
Dans Le Devoir, je lis un article sur la situation du français au Canada. Rien pour nous rassurer. Intitulé «Le français reculera comme langue maternelle d’ici 2036», il s’appuie sur un document de Statistiques Canada qui dans ses Projections linguistiques pour le Canada de 2011 à 2036, prévoit que «le poids démographique de la population de langue maternelle française au Québec devrait passer de 79 % en 2011 à une proportion oscillant entre 69 % et 72 % en 2036.»
Les chiffres sont sans pitié. «À l’échelle canadienne, cette proportion devrait chuter de 21,3 % en 2011 à un taux se situant entre 17 % et 18 % en 2036.»
Comment remédier à cet état de fait? Ce que je pressens dans mes classes ontariennes s’écrit noir sur blanc: «La précarité du français à l’extérieur de la Belle Province est aussi inquiétante: la proportion de francophones hors Québec devrait passer de 3,8 % en 2011 pour s’établir à environ 2,7 % en 2036.»

Cela me fait penser à cette enseignante rencontrée lors d’une tournée Lire en tête (une autre belle initiative organisée par Communication Jeunesse pour faire rayonner la littérature québécoise partout au Canada.) Ça se passait à Winnipeg et elle m’avouait s’être inquiétée que ses deux filles se marient avec des anglophones. On le sait bien, les mariages mixtes tuent la culture minoritaire, ce qui est le cas pour les Franco-manitobains qui représentent moins de 3 % de la population. Son aînée s’était mariée avec un francophone et la famille soufflait à moitié mieux.
Mais à part se reproduire entre nous et favoriser l’immigration francophone, que faire? Dans un autre article du Devoir (mon journal préféré, vous l’aurez compris): Le cégep de New York, Jean-Benoit Nadeau avance une idée intéressante. «Ce qui fait cruellement défaut, c’est une politique — la loi “202”? — qui partirait du principe que, pour bien protéger le français au Québec, il faut aussi le porter ailleurs: dans nos politiques éducatives, de communication, nos politiques culturelles, à travers l’action des entreprises, partout et en tout. La meilleure défense, c’est l’attaque.»

Ainsi donc, plutôt que de jouer aux chiens battus, on deviendrait proactif, allant jusqu’à l’ouverture d’un cégep à New York! Je le cite encore: «Bref, il est vital que le Québec se donne un “Plan Amérique”, pour mieux exploiter sa principale ressource naturelle, qui n’est pas l’hydroélectricité, mais le français. Il y a, sur le continent, 33 millions de francophones — quatre fois la population du Québec. Nous leur parlons peu ou mal, parce que nous imaginons le français comme une petite chose en perdition alors qu’il s’agit de la troisième langue internationale. Ce qui nous place dans la situation absurde où nous subissons la mondialisation, alors qu’elle devrait être notre premier tremplin collectif.»
La solution, loin d’être bête, serait donc là: francophones d’Amérique, unissons-nous! La vitalité de cette approche me séduit. Je vais y travailler à mon humble mesure.

À suivre…

12 juin 2019

Journal de ma francophonie #5 – École du Plateau de Montréal + PGLO


16, 17 et 18 janvier 2017, École du Plateau à Montréal
Je suis là trois jours pour animer des ateliers d’écriture de nouvelles policières avec des jeunes de 6e année de primaire. Je connais bien cette école située au milieu du parc La Fontaine, car j’habite à cinq minutes de là en vélo et aussi parce que j’y suis déjà venu faire des présentations. L’idée de ces ateliers est née de ma dernière visite en 2016.
Après une courte introduction, je donne aux élèves un thème sous forme d’incipit en lien avec la météo ou leur école: «La tempête de neige venait juste de commencer…» par exemple. Ils écrivent en groupes de deux ou trois. Ça démarre aussitôt. Ils sont enthousiastes. Tant mieux, car ils n’ont que deux heures pour venir à bout de leur histoire. Très vite, je me rends compte qu’ils sont très bons.
Avec une feuille de papier, un crayon à mine et une gomme à effacer, ils écrivent vite et très bien. Leur vocabulaire est excellent, sans recourir à un dictionnaire: «prendre la poudre d’escampette», «filer à l’anglaise», «sur ces entrefaites»… C’est remarquable. Les nouvelles dépassent mes attentes. Les groupes suivants seront à peine moins bons, mais ça demeure un haut niveau.
Une professeure m’explique que les classes sont organisées par type d’instruments, puisque nous sommes dans une école avec un programme en musique. Il y a le piano, les vents et les cuivres. Bien sûr, ça se retrouve dans leurs récits, où l’on parle de l’Alléluia de Haendel, de l’opéra Carmen, de contrebassistes et les personnages se nomment parfois M. Glockenspiel.
Sandra, l’enseignante de la classe avec les joueurs de piano, m’explique que ceux-ci (en réalité trois garçons pour douze filles) seraient les «meilleurs», car leur instrument implique un travail solitaire, concentré. Les vents fonctionnent davantage en groupe discipliné, l’intensité sonore de leurs instruments jouant sur leur énergie. Théorie intéressante à creuser.
L’école du Plateau est publique, mais les élèves sont sélectionnés pour y entrer, à partir de la 2e année. Ainsi, bien sûr, le niveau s’en ressent. Malgré tout, voir ces enfants écrire avec tant de plaisir et de talent, c’est rassurant sur l’avenir de notre francophonie. Évidemment, pour en arriver là, ce sont de grands lecteurs. L’épaisseur des bouquins sur leurs pupitres en témoigne.

20 et 21 janvier 2017, École secondaire PGLO, Outremont.
Grosse semaine fatigante, mais intense et gratifiante. Je rencontre cette fois des élèves de 2e secondaire, qui ont lu mon polar pour adolescents: Où est Agota? Encore une fois, la qualité de l’enseignante Kathleen fait la différence. Ils sont préparés et motivés. Les questions fusent. Certains ont avoué à leur professeure que c’était la première fois qu’ils finissaient un roman. J’ai la chair de poule en entendant ça. Je leur parle de mon parcours, de mes échecs, de ma décision de quitter la publicité pour devenir écrivain à plein temps, du roman policier, de ses règles et de ses difficultés. Le temps file, encore une fois.
Après deux jours à leur étage, ils me saluent tous dans le couloir et j’ai l’impression d’être une rock star. Quand je leur parle d’une éventuelle série télévisée tirée du livre, leurs yeux s’allument et les miens aussi en retour.
Le vendredi midi, je rencontre par hasard Jean-Marc Piché, le réalisateur avec qui je travaille sur cette fameuse adaptation. Je prends ça pour un bon signe. Je le raconte à la classe suivante.
Je reçois un courriel le soir même de Kathleen: «Un petit mot pour vous remercier de votre présence hier et aujourd’hui à l’école PGLO.  Les élèves étaient très heureux de faire votre connaissance. Moi aussi… Nous souhaitons très fort que votre projet de suite télévisée d’Agota se réalise. Il y a, à l’école, plusieurs téléspectateurs potentiels qui attendront avec impatience la concrétisation de ce projet. Sans pression.»
Que demander plus à la vie?
Je repars dimanche matin en Ontario.

À suivre…