10 juillet 2019

Journal de ma francophonie #13 – Mandeville + école élémentaire Rawdon


23 mai 2017 – Mandeville – en guise de conclusion
Ma virée francophone s’achève. Qu’en reste-t-il ?
En relisant mon introduction, je la trouve bien ambitieuse. «Notre langue est-elle menacée ou a-t-elle encore de beaux jours devant elle?» Bien sûr, je n’ai pas trouvé la réponse à ma question, mais j’en ai découvert des éléments qui m’ont étonné, voire encouragé. En Ontario comme au Yukon, les acteurs de la francophonie — les militant.es devrais-je dire — se donnent les moyens de faire vivre la langue. Ils savent que cela passe par l’éducation et ils se battent pour ça. Ils sont aidés, subventionnés. Leur détermination est inébranlable. Ils luttent pour la survie de leur culture, pour que leurs petits-enfants parlent la même langue qu’eux. Le combat sera-t-il victorieux ? On a le droit d’être pessimiste, tant que le fait anglophone domine, gagne du terrain. Mais en visitant Whitehorse où les classes d’immersion se multiplient, où les francophones du monde entier rappliquent et s’installent, j’ai senti l’espoir renaitre. Bien sûr, le français reste isolé, dans son coin, à 5500 km de Montréal, à 2000 km d’Edmonton.
Au Québec, on se sent moins menacés, mais on reste sur nos gardes. La question linguistique est sur beaucoup de lèvres. La lutte demeure politique, acharnée, essentielle.
En Suisse comme en France, on en dans la culture avant toute chose. La notion de francophonie reste abstraite, elle n’intéresse que moyennement.
Au-delà des statistiques plates, je retiens surtout de mon formidable périple, une incroyable énergie, un plaisir à lire et à écrire en français. J’ai rencontré des enseignant.e.s, des organisateurs et des bibliothécaires passionnants, à l’énergie communicative. J’ai souvent été ému par un progrès, un accent, un nouveau mot appris ou partagé. Qui a dit que c’est dans les petits combats qu’on gagne les grandes victoires ? Sûrement pas Napoléon. Tant qu’il y aura des Danielle Bonneau, des Sandra Saint-Laurent, des Eugenia Doval, des Violaine Boels, des Philippe Porée-Kurrer et tant d’autres, les jeunes lecteurs et lectrices auront des livres francophones à se mettre sous les lunettes, des histoires à écrire, des écrivains à rencontrer.
Alors, oui, le français est une langue bien vivante, au Québec et ailleurs. Mais le moindre relâchement entraînera son recul.
En attendant, je range mes valises. J’ai donné tous mes livres lors de mes tournées. Je suis de retour au chalet, où je passerai l’été à écrire. 
 Pendant que je conclus ce texte, un courriel entre dans ma boîte. Je viens de recevoir le PDF du recueil des textes écrits à Verner et North Bay. Un vrai livre, mis en page, illustré, révisé. Les écrivains en herbe vont ainsi pouvoir trouver leur lectorat francophone. Ils garderont aussi une trace de leur écriture, une fierté. Tout est dans tout.

Jeudi 25 mai 2017 – École élémentaire Rawdon
Ultimes animations dans une école primaire anglophone dans la région de Lanaudière. C’est une visite tardive dans la saison, mais le Community Development Technician m’a expliqué qu’il y avait eu un «surplus de fonds avec le programme Culture à l'École». Voilà qui est étonnant, en plus de rencontrer des classes d’un Community Learning Center. Juste avant d’arriver, un énorme trou a englouti la route, à deux pas de ma destination. Les pluies abondantes des derniers mois en seraient responsables. Faut-il y voir là une métaphore de l’état de notre langue au Québec ? Serons-nous bientôt à notre tour avalé par un gigantesque glissement de terrain linguistique ?
À ma grande surprise, je débarque dans une école publique appartenant à la commission scolaire Sir-Wilfrid-Laurier (Sir Wilfrid Laurier school board). 
Dans mon esprit d’habitant du Plateau Mont-Royal, les anglophones se tiennent juste à l’ouest de Montréal et en Estrie. Dans les couloirs, des panneaux présentent des travaux effectués à partir de mes livres. Les classes sont visiblement très bien préparées – on sait qui je suis et ce que j’ai écrit.
Je rencontre des élèves de 4e, 5e et 6e années qui sont tous parfaitement bilingues, s’expriment avec aisance en français, certains avec un vocabulaire très soigné. Ça se passe plutôt bien. Et la même question revient, posée à l’envers: où trouver mes livres ? J’explique le piège des ressemblances entre librairie et library. La plus proche se trouve à Joliette, à 45 km de là. La professeure m’explique qu’ils n’y vont jamais, d’autant moins qu’il s’agit d’une librairie francophone…
Je repars en effectuant un grand détour pour éviter le glissement de terrain. J’ai la francophonie qui me sourit aujourd’hui.
 
À suivre : un dernier épisode franco-français
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