07 juin 2019

Journal de ma francophonie #3 – North Bay + Verner + Toronto


Jeudi 1er décembre 2016, au bar du Crown and Beaver Pub (North Bay)
On a passé du temps à installer Word online pour que je puisse y accéder. Ça semble fonctionner. Une fois les élèves placés, une professeure venue donner un coup de main pour l’informatique fait remarquer qu’il leur suffirait de dicter leur texte au logiciel, pour qu’il l’écrive à leur place. Étrange proposition et bien mauvaise idée pour apprendre à écrire. Mais à l’heure de l’intelligence artificielle, que faire de toutes ces règles de grammaire désuètes et inutiles?
Je leur ai parlé d’incipit, sans grande réaction. Je leur ai lu deux très courtes nouvelles tirées des Chroniques martiennes de Ray Bradbury. J’ai découvert ce livre quand j’avais leur âge, en France, grâce à une jeune professeure qui adorait la SF. J’aime la simplicité de ces histoires. Ça vieillit très bien, je pense, mais les élèves n’ont pas réagi à ma lecture, comme s’ils n’avaient rien compris.

«C’est le brouillon, monsieur!» Oui, bien sûr, on corrigera plus tard. Leurs niveaux sont plutôt bons, car ils ont été sélectionnés pour participer aux ateliers. La logique aurait voulu que toute une classe, sans sélection aucune, écrive des histoires. Le but est d’améliorer leur français, à tous et toutes. Mais je n’ai aucun contrôle là-dessus - chaque professeure décide.
L’anglais leur vient plus naturellement pour s’expliquer. Où en sera le français dans 20 ou 50 ans? Il existe près d’un million de francophones en Ontario, mais combien de parents le parlent-ils chaque jour avec leurs enfants?
Je leur explique que leur texte ne devra pas dépasser 2000 mots. Vu la complexité de certains plans, ça va être dur de se limiter. Mais ils sont là pour écrire; on avisera en temps utile.

Vendredi 2 décembre 2016, Verner (Ontario)
Mon emballement des deux premières visites se refroidit devant la réalité de leur prose. L’écriture les place au pied du mur. Certains bloquent littéralement devant la page vide. Elle n’est pas blanche, car ils écrivent sur leur tablette. Je m’assieds avec chaque groupe et passe plus de temps avec celui ou celle qui tournent en rond. J’explique l’utilité de rajouter des adjectifs, des descriptions, des détails. Il faut décoller du simple synopsis. On veut plus qu’une série de faits. On doit voir le film de leur imagination, que les images jaillissent grâce à leurs mots. Ils comprennent vite et se remettent à l’ouvrage, même si ça leur demande un effort.
La récompense arrive à la fin de la période, en voyant certains présenter à leur professeure les six lignes qu’ils ont pondues. Leur visage rayonne de fierté. C’est clairement un exploit pour eux. Marie-Josée sourit. J’ai gagné ma journée.
La matinée passe très vite. On doit finir une demi-heure plus tôt, car ils reçoivent la visite des pompiers venus chercher le gros chèque de l’argent collecté pour des paniers de Noël.
Je repars en écoutant Marie-Chantal Toupin et Bobby Bazini sur Le Loup FM, La voix du Nord.


Vendredi 2 décembre 2016 – Escale à Toronto
Je relis La Chute d’Albert Camus pendant mon voyage. J’ai parfois l’impression d’être comme ces jeunes qui butent sur des vers du Corbeau et du renard.
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre plumage,
Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois.
Ou ce début de fable bien connue:
Autrefois le Rat des villes
Invita le Rat des champs
D’une façon fort civile,
À des reliefs d’ortolans.
Jean de La Fontaine peut parfois paraître compliqué à déchiffrer pour les lecteurs et les lectrices d’aujourd’hui (il faut bien sûr relativiser, car on publie en France beaucoup de poésie classique).
Moi aussi, je trouve parfois le roman de Camus un brin ardu. Bien sûr, cela exige plus de concentration qu’un gazouillis, mais il y a aussi la façon de dire et de penser qui a évolué. Le vocabulaire m’est inconnu par bouts. Les références vieillissent, mais la longue escale de Toronto m’a donné le temps de passer au travers. J’adore ce roman.

À suivre bientôt...
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