22 juin 2019

Journal de ma francophonie #8 – La bataille des livres (Suisse)


Lundi 10 mars 2017 – Sion, Valais, Suisse – La Bataille des livres
Je suis arrivé à Genève dimanche soir, invité à la Bataille des livres qui se déroule dans toute la Suisse romande durant une semaine. J’y ai retrouvé 18 auteurs de la francophonie: Français, Belges et Suisses. Je suis le représentant québécois.
L’organisation fête ses 20 bougies et tout est huilé. L’accueil est formidable et les auteurs ou illustrateurs présents sont enthousiastes. Certains en sont à leur 5e participation.
Lundi, journée occupée par trois animations à Genève et Satigny. Les élèves sont charmants. Ils ont bien été préparés, ils ont lu le Voleur de sandwichs. Un groupe m’accueille avec des affiches de sandwichs et un énorme gâteau en forme de hamburger. Je roule toute la journée avec Zita, originaire du Valais. Elle est enseignante à la retraite, bénévole depuis longtemps dans cet événement.
Et la francophonie là-dedans? Les Suisses romands sont minoritaires en Suisse, mais la communauté est très vivante et active. La majorité alémanique ne menace pas la langue française, semble-t-il. On est vraiment en présence de deux cultures qui vivent ensemble depuis longtemps, en harmonie.
À Genève, deux classes très multiculturelles, où l’intégration semble aller de soi.
Mes collègues de tournée sont heureux de se trouver là. On échange dans la voiture, au restaurant. On ne nous laisse jamais seuls.
Une vision de la francophonie totalement inédite pour moi.
Un comité sélectionne une trentaine de livres selon 4 niveaux, qu’il propose aux écoles. Les élèves lisent tout ce qu’ils peuvent, puis votent pour leur préféré. Les échanges en classes sont classiques, les questions sans surprise, mais j’ai senti l’intérêt des jeunes, l’enthousiasme des enseignants.
Le français n’est pas mort de ce côté-ci des Alpes.
Se battre avec des livres, quelle drôle d’idée! Le concept a été importé du Québec, il y a 20 ans. Le nom prête encore à discussion, mais il demeure. On ne se jette aucun bouquin à la face; on en discute plutôt. C’est une bataille douce, un échange de mots plutôt que de maux.
Mardi 21 mars – St-Maurice, Valais, Suisse.
Les rencontres avec les élèves suisses se passent vraiment très bien. Ils ont préparé des questions, un gâteau (c’est aujourd’hui mon anniversaire), des dessins, des affiches. Ils avaient même écrit des fins imaginaires à mon album LeNoël blanc de Chloé et organisé un jeu sous forme d’énigme. Ils ont lu plusieurs de mes livres. Ils sont curieux aussi. Très polis également, me serrant spontanément la main pour me saluer.
Les bénévoles qui nous véhiculent sont adorables. Tout est payé, repas compris. À midi, fondue avec les professeurs à Bramois.
On a aussi le temps de discuter avec les autres auteurs. Au déjeuneur, au dîner, au souper, en voiture. La réalité des écrivains jeunesse en France, en Belgique et au Québec semble assez proche. Plusieurs font beaucoup d’animations comme moi. Certains ont un emploi à plein ou mi-temps: gardien de résidence pour personnes âgées, sismologue… On s’échange des impressions, bonnes et mauvaises, sur les éditeurs. L’ambiance est franchement fraternelle et amicale. Je ne sens aucune compétition. Ne connaissant personne, je découvre, je partage. C’est stimulant. J’ai ce sentiment d’appartenir à une vaste famille internationale. La francophonie prend le visage de ces hommes et femmes, très différents, amusants, jamais prétentieux.
Elle devient tangible, palpable et humaine.
Vendredi 24 mars – Genève
La tournée se termine avec une classe de 7H totalement enthousiaste. J’ai encore l’impression d’être une rock star lorsque je signe des autographes. Encore là, les élèves ont lu, étudié, préparé la rencontre. L’enseignante a bien travaillé et tout le monde est heureux. Si ça pouvait toujours être comme ça! On dîne avec deux professeures, qui m’invitent. Pas de reçu, pas de remboursement en vue. Elles paient de leur poche, avec un grand sourire. Cela fut ainsi les cinq jours. J’apprécie grandement. Mes accompagnatrices me répètent que c’est normal.
La même question revient: «Où trouve-t-on vos livres?» Le Voleur de sandwichs des éditions La Pastèque est très bien distribué en Europe francophone. On peut aussi acheter Le Noël blanc de Chloé, publié chez Grasset Jeunesse, et On aurait dit republié chez Le Seuil jeunesse. Pour les autres, les professeurs ont tenté leur chance sur Amazon ou à la Fnac, mais les délais de livraison de plusieurs semaines lesont découragés — quand les livres sont disponibles.
La francophonie littéraire est ainsi, cloisonnée. Le protectionnisme français nuit au Québec. Seule évolution: une enseignante dont les élèves sont de grands lecteurs a décidé d’acheter la version numérique des Voleurs de mémoire et le lit en classe à ses lecteurs. Ils adorent ça.
La technologie était très peu présente dans les classes que j’ai visitées. Pas de tablettes en vue. Les élèves travaillent et lisent de manière classique, avec du papier, et ça fonctionne à merveille.

En discutant, je découvre le système suisse et ses quatre langues officielles: français, allemand, italien et romanche. Cette dernière serait en train de disparaître avec ses locuteurs vieillissants. Le cas de l’allemand est intéressant, car les Romands l’apprennent à l’école, mais cette langue n’est pas vraiment pratiquée en Suisse allemande où, selon son comté, on utilise un dialecte alémanique souvent incompréhensible par les habitants de la vallée suivante. La langue dominante est donc une langue d’usage sans avoir un réel pouvoir. La francophonie côté Suisse semble avoir de beaux jours devant elle.

Prochain épisode : retour au Québec avec le collège Durocher

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