15 juin 2019

Journal de ma francophonie #6 – Nord Ontario + Montréal


23 et 24 janvier 2017 – Nord Ontario
L’avion qui me ramène de North Bay à Toronto n’est comme souvent occupé que par une douzaine de voyageurs. Je songe à tout ce que cela coûte de m’envoyer là pour passer quelques heures avec des élèves qui ne se doutent évidemment pas de l’investissement que mes visites représentent.
Hier à North Bay, nous avons commencé la correction des textes et le contraste avec ce que j’ai vécu la semaine précédente au Québec m’a frappé de plein fouet. Je suis avec des Franco-ontariens. Nombre d’entre eux parlent anglais à la maison. Leur professeure me dit qu’ils perdront leur culture si ça continue ainsi. Que faire d’autre que de résister et de parler, de lire et d’écrire en français? Résistance vaine ou salutaire? À voir leurs écrits, mon optimisme habituel bat de l’aile.
Ce matin, sur la route 17 qui me menait à Verner, j’écoutais La Matin du Nord, l’émission de Radio-Canada. Je mesure son importance capitale. Les informations locales en culture, politique, économie et sports sont essentielles à la communauté francophone du nord de l’Ontario. J’écoute des groupes du coin. Quand on repasse aux nouvelles nationales qui indiquent du mauvais temps à Montréal, je me mets à la place des habitants de Verner qui doivent écouter cela avec distance. Au retour de l’émission, la présentatrice ne manque pas de lancer une petite pique, soulignant gentiment que le Québec n’a pas le monopole des tempêtes de verglas.
Coincée au milieu d’une plaine, Verner a préservé sa culture francophone. Alors oui, ma venue ici sert à quelque chose. C’est une goutte d’eau dans un océan anglophone, mais elle joue son rôle. Mon optimisme se ragaillardit.

Lundi 30 janvier 2017 – Montréal
Dans Le Devoir, je lis un article sur la situation du français au Canada. Rien pour nous rassurer. Intitulé «Le français reculera comme langue maternelle d’ici 2036», il s’appuie sur un document de Statistiques Canada qui dans ses Projections linguistiques pour le Canada de 2011 à 2036, prévoit que «le poids démographique de la population de langue maternelle française au Québec devrait passer de 79 % en 2011 à une proportion oscillant entre 69 % et 72 % en 2036.»
Les chiffres sont sans pitié. «À l’échelle canadienne, cette proportion devrait chuter de 21,3 % en 2011 à un taux se situant entre 17 % et 18 % en 2036.»
Comment remédier à cet état de fait? Ce que je pressens dans mes classes ontariennes s’écrit noir sur blanc: «La précarité du français à l’extérieur de la Belle Province est aussi inquiétante: la proportion de francophones hors Québec devrait passer de 3,8 % en 2011 pour s’établir à environ 2,7 % en 2036.»

Cela me fait penser à cette enseignante rencontrée lors d’une tournée Lire en tête (une autre belle initiative organisée par Communication Jeunesse pour faire rayonner la littérature québécoise partout au Canada.) Ça se passait à Winnipeg et elle m’avouait s’être inquiétée que ses deux filles se marient avec des anglophones. On le sait bien, les mariages mixtes tuent la culture minoritaire, ce qui est le cas pour les Franco-manitobains qui représentent moins de 3 % de la population. Son aînée s’était mariée avec un francophone et la famille soufflait à moitié mieux.
Mais à part se reproduire entre nous et favoriser l’immigration francophone, que faire? Dans un autre article du Devoir (mon journal préféré, vous l’aurez compris): Le cégep de New York, Jean-Benoit Nadeau avance une idée intéressante. «Ce qui fait cruellement défaut, c’est une politique — la loi “202”? — qui partirait du principe que, pour bien protéger le français au Québec, il faut aussi le porter ailleurs: dans nos politiques éducatives, de communication, nos politiques culturelles, à travers l’action des entreprises, partout et en tout. La meilleure défense, c’est l’attaque.»

Ainsi donc, plutôt que de jouer aux chiens battus, on deviendrait proactif, allant jusqu’à l’ouverture d’un cégep à New York! Je le cite encore: «Bref, il est vital que le Québec se donne un “Plan Amérique”, pour mieux exploiter sa principale ressource naturelle, qui n’est pas l’hydroélectricité, mais le français. Il y a, sur le continent, 33 millions de francophones — quatre fois la population du Québec. Nous leur parlons peu ou mal, parce que nous imaginons le français comme une petite chose en perdition alors qu’il s’agit de la troisième langue internationale. Ce qui nous place dans la situation absurde où nous subissons la mondialisation, alors qu’elle devrait être notre premier tremplin collectif.»
La solution, loin d’être bête, serait donc là: francophones d’Amérique, unissons-nous! La vitalité de cette approche me séduit. Je vais y travailler à mon humble mesure.

À suivre…

2 commentaires:

  1. "La meilleure défence, c'est l'attaque." Très bien. Le français, et la France, ont un rôle à jouer dans le monde. Un rôle d'équilibre sur le plan politique, et un rôle de communicant, de créateur. Beaucoup de Français aujourd'hui ont une fâcheuse tendance au défaitisme, et ont oublié tout cela. Bravo André, en ce 17 juin, les Français parlent encore aux Français du monde entier.

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  2. Merci Pascal.
    Plus que la France, c’est la francophonie qui m’intéresse. À chacun d’y jouer son rôle. J’ai d’ailleurs eu l’occasion d’échanger à ce sujet avec de jeunes Français. Leur réponse est très intéressante, mais il faudra attendre l’épisode 14 pour la lire…

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